Fonctionnement

L'ISA 220.A1 reconnaît que l'auditeur peut avoir recours à un expert pour traiter des domaines où ses connaissances internes sont insuffisantes. L'ISA 620 établit les critères de sélection, d'utilisation et d'évaluation de cet expert.
La distinction clé est entre un expert interne (employé par le cabinet d'audit) et un expert externe (cabinet ou consultant spécialisé). Dans les deux cas, l'auditeur doit évaluer trois dimensions avant d'utiliser le travail de l'expert.
Première : la compétence. Qu'elle que soit sa réputation, l'expert doit posséder une qualification spécifique, une expérience pratique et une connaissance actuelle du domaine. Pour une évaluation actuarielle de provisions de retraite, par exemple, un actuaire doit détenir une qualification professionnelle reconnue et une expérience documentée sur les engagements de retraite de sociétés de même taille et secteur.
Deuxième : l'indépendance. L'expert ne doit pas avoir de relation significative avec l'entité qui compromettrait son objectivité. Une banque ne peut pas utiliser son propre service d'évaluation comme expert si ce service entretient des relations commerciales avec le client. L'ISA 620.15 exige de documenter comment l'indépendance a été vérifiée.
Troisième : l'objectivité. L'expert doit être libre de pressions, de conflits d'intérêts ou d'incitations financières qui biaiseraient ses conclusions. Si l'expert a un contrat de prix fixe conditionné à un résultat particulier d'évaluation (« trouvez un chiffre de 15 M EUR »), son objectivité est compromise.
L'auditeur évalue ensuite le travail de l'expert selon deux critères : l'adéquation de la source des données utilisées et la vraisemblance des hypothèses formulées. Si un expert utilise des prix de marché obsolètes ou des taux d'actualisation non documentés, l'auditeur doit le contester avant d'accepter les conclusions. L'ISA 620.22 exige de tester les données sous-jacentes et les hypothèses clés, pas simplement de vérifier la qualification de l'expert.

Exemple pratique : Euroconstruct Ibérique S.L.

Client : Promoteur immobilier espagnol, FY2024, chiffre d'affaires 58 M EUR, IFRS.
Situation : Le client construit des résidences et enregistre des revenus de contrats de construction long terme selon IFRS 15. À la clôture, trois projets en cours de construction génèrent des estimations de marge brute contractuelle (coûts à compléter et taux d'avancement). Une erreur de 2 à 3 % sur ces estimations change le résultat d'audit de 800 k EUR.
L'équipe d'audit (deux seniors, un manager) ne possède pas l'expertise en ingénierie de coûts de construction ou en technologie BIM pour valider indépendamment les estimations du client.
Étape 1 : Identification de la nécessité d'un expert
Le manager et l'associé conviennent qu'un expert en coûts de construction est nécessaire. Une lettre de mission avec l'expert externe (cabinet de conseil spécialisé en BTP) est signée. La lettre énonce :
Documentation : le dossier contient la lettre de mission, une copie du devis de l'expert et une confirmation d'indépendance signée.
Étape 2 : Évaluation de la compétence
L'équipe d'audit demande à l'expert :
L'expert produit une mémoire technique décrivant sa méthodologie : utilisation de ratios de coûts sectoriels, ajustement pour les conditions locales et de site, et décomposition des tâches résidantes selon un devis détaillé.
Documentation : CV, références, attestation d'assurance et mémoire technique sont joints au dossier. Le senior affecté à l'expert annote : « Compétence suffisante. Expérience documentée en projets résidentiels de 40-150 M EUR. »
Étape 3 : Planification du travail de l'expert
L'équipe d'audit demande à l'expert d'examiner trois projets :
L'expert reçoit les plans de construction, les devis d'entreprise, l'historique des coûts réels à ce jour, et les hypothèses du client sur les tâches résidantes. L'expert sera notamment invité à valider les taux de charge de la main-d'œuvre, les prix des matériaux et les durées restantes.
Documentation : e-mail d'instructions à l'expert avec les documents fournis, une liste de points spécifiques à analyser, et une demande de rapport écrit dans les 15 jours.
Étape 4 : Exécution du travail de l'expert
L'expert produit un rapport de 12 pages. Pour chaque projet, le rapport :
Documentation : le rapport de l'expert est versé au dossier de travail.
Étape 5 : Évaluation du travail de l'expert par l'équipe d'audit
Le senior affecté à l'expert et le manager réalisent ensemble une évaluation du rapport :
Point 1 : Les données sources sont-elles fiables ?
Documentation : le senior note : « Données sources : devis fournisseurs + base données BTP vérifiés. Taux main-d'œuvre : expert a appliqué taux moyen 2024 du secteur, rejeté hypothèses du client sans documentation. »
Point 2 : Les hypothèses sont-elles vraisemblables ?
Documentation : le manager annote : « Hypothèses vraisemblables. Sensibilité testée. Impact estimé sur le résultat : ~900 k EUR si corrections appliquées. »
Étape 6 : Décision d'audit et ajustement
Le manager et l'associé responsable évaluent : l'estimation du client (18 M EUR) se situe dans l'intervalle technique (16,8–18,2 M EUR), mais les trois problèmes identifiés par l'expert signalent une sous-estimation probable. Le risque que les coûts à compléter soient supérieurs à 18 M EUR est élevé.
L'équipe décide d'ajuster les estimations du client et de les rapprocher de 17,2 M EUR (moyenne de l'intervalle de l'expert, avec une légère prudence). Cela génère un ajustement en résultat de 650 k EUR.
Le client accepte l'ajustement. Les trois projets sont reclassifiés avec les hypothèses révisées.
Documentation : le dossier contient :
Conclusion
Sans l'expert, l'équipe d'audit aurait manqué une sous-estimation probable de 900 k EUR. L'expert a fourni la compétence technique manquante. L'équipe d'audit a conservé sa responsabilité en évaluant de manière critique les données, les hypothèses et les conclusions de l'expert avant de les accepter. Le dossier est documenté de façon à démontrer (à un revieweur ou un inspecteur) que le jugement professionnel a été exercé à chaque étape.

  • Domaine : validation des estimations de coûts à compléter sur projets de construction résidentielle
  • Responsabilité : l'auditeur reste responsable des conclusions, l'expert fournit des éléments probants techniques
  • Indépendance : l'expert confirme n'avoir aucune relation commerciale avec Euroconstruct Ibérique et n'être pas rémunéré sur le résultat de son audit
  • Curriculum vitae montrant une expérience de 12+ ans en ingénierie de coûts de construction
  • Trois références de clients précédents (autres cabinets d'audit ayant utilisé cet expert)
  • Attestation d'assurance responsabilité civile professionnelle (couverture minimum 5 M EUR)
  • Projet A : 28 M EUR de revenus à ce jour, estimation de marge 22 %, coût à compléter 18 M EUR (client)
  • Projet B : 15 M EUR de revenus, estimation de marge 18 %, coût à compléter 12 M EUR
  • Projet C : 8 M EUR de revenus, estimation de marge 25 %, coût à compléter 4 M EUR
  • Détaille la méthodologie appliquée (analyse des devis, benchmarking de marché, ajustements)
  • Propose une estimation alternative de coûts à compléter, assortie d'un intervalle de confiance (ex. : « Coûts à compléter estimés : 17,5 M EUR, intervalle 16,8–18,2 M EUR »)
  • Énumère les écarts entre l'estimation du client et l'estimation de l'expert
  • Signale trois problèmes : (a) absence de documentation sur les taux de main-d'œuvre appliqués, (b) prix matériaux basés sur devis de 2023 non mis à jour, (c) durée estimée pour l'étape fondations inférieure aux données historiques du projet
  • L'expert a utilisé les devis d'entreprises récents (vérifiables auprès des fournisseurs)
  • L'expert a croisé les prix matériaux avec des bases de données sectorielles (vérifiables)
  • L'expert a rejeté les taux de main-d'œuvre non documentés du client et appliqué des taux moyens sectoriels
  • Conclusion : les données sources sont suffisamment fiables
  • L'intervalle de confiance de l'expert (16,8–18,2 M EUR) vs. l'estimation du client (18 M EUR) place le client en haut de l'intervalle
  • L'expert note que les trois problèmes identifiés (taux main-d'œuvre, prix matériaux, durées) pourraient justifier une révision à la baisse de 3–8 %
  • Le manager demande une analyse de sensibilité : si les trois problèmes sont corrigés, quel impact sur le résultat ?
  • L'expert revient avec une analyse montrant que les trois corrections combinées impliqueraient une révision du coût à compléter à environ 17 M EUR (réduction de 5,5 %)
  • Rapport de l'expert (complet)
  • Analyse d'évaluation du travail de l'expert par le senior (2 pages)
  • Note d'analyse de sensibilité de l'expert
  • Mémo du manager : décision d'ajustement et justification
  • E-mail du client acceptant l'ajustement

Ce que les revieweurs et praticiens se trompent

Tier 1 : Constat d'inspection
Une inspection AFM récente a noté que plusieurs cabinets documentaient la compétence de l'expert mais omettaient d'évaluer ou de tester ses conclusions. Le constat typique : « Le cabinet a obtenu un rapport d'expert en évaluation actuarielle, mais le dossier ne contient aucune preuve que les données sous-jacentes (taux d'intérêt, espérance de vie, turnover) ont été vérifiées ou challengées. L'ISA 620.22 exige du testage indépendant des hypothèses clés. »
Tier 2 : Erreur pratique courante
Nombreux sont les praticiens qui confondent la vérification de la compétence de l'expert avec l'évaluation du travail de l'expert. Vérifier qu'un expert est qualifié ne suffit pas à accepter ses conclusions. L'ISA 620.A2 énonce que l'auditeur doit évaluer l'adéquation des éléments probants fournis par l'expert en fonction du risque d'audit. Si l'expert utilise des données non vérifiées ou des hypothèses non documentées, l'auditeur ne peut pas les accepter simplement parce que l'expert est qualifié.
Tier 3 : Lacune documentaire
Beaucoup de dossiers manquent de documentation montrant pourquoi un expert était nécessaire. L'absence de ce justificatif rend difficile pour un reviewer ou un inspecteur de comprendre si la recourse à l'expert répondait à un besoin véritable ou était une commodité. Une note simple du manager ou du senior expliquant les domaines où la compétence interne était insuffisante clarifie ce point.

Vs Auditeur interne

Une confusion fréquente : confondre auditeur expert avec auditeur interne. Ce ne sont pas les mêmes rôles.
Un auditeur interne est un employé ou un département de l'entité auditée qui effectue un audit continu des opérations, des contrôles internes et de la conformité. L'auditeur externe peut utiliser le travail de l'audit interne, mais reste responsable de l'évaluer et de le tester selon l'ISA 610.
Un auditeur expert, en revanche, est un spécialiste technique (actuaire, expert en évaluation, consultant technologique) engagé pour fournir des éléments probants sur une question technique complexe. L'expert n'a pas accès aux systèmes d'information de l'entité et ne conduit pas un audit continu. L'expert produit un rapport ou une analyse ponctuels.
L'impact sur le dossier est différent : si un audit interne a travaillé sur la conception ou l'opérabilité des contrôles clés, l'auditeur externe doit évaluer la qualité de ce travail. Si un expert a fourni une évaluation technique, l'auditeur externe doit évaluer la vraisemblance et la fiabilité des données et hypothèses.

Termes connexes

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  • ISA 610 Auditeurs internes : Modalités d'utilisation du travail de l'audit interne dans l'audit externe
  • ISA 620 Utilisation du travail d'un expert : Cadre complet pour la sélection, l'utilisation et l'évaluation d'experts externes ou internes
  • ISA 220 Contrôle de la qualité : Responsabilité globale de l'auditeur de superviser le travail de tous les intervenants, dont les experts
  • Estimations comptables : Domaine technique courant où les experts interviennent (évaluations de goodwill, provisions actuarielles, juste valeur des instruments financiers)
  • Éléments probants : Le travail de l'expert fournit des éléments probants qui doivent satisfaire aux critères d'suffisance et de pertinence définis par l'ISA 500

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