Definition
Dans les dossiers que nous voyons, l'utilisation la plus rentable n'est presque jamais testée. Le dossier contient une lettre d'évaluation externe, un calcul actualisé sur la base des revenus locatifs actuels, et la conclusion suit. Ce n'est pas une définition qui manque. C'est la perspective. IFRS 13.27 et ISA 540.A4 exigent que l'évaluation soit conduite du point de vue du participant de marché, pas du point de vue de l'entité, et c'est précisément cette substitution silencieuse qui transforme un test de juste valeur en exercice de cadrage.
Fonctionnement
Commençons par ce que la norme n'autorise pas. IFRS 13.27 ne permet pas de prendre comme base l'usage actuel de l'actif, ni les plans de gestion documentés en interne, ni l'avis du dirigeant sur la destination future du bien. La perspective de l'entité est pertinente pour le test de dépréciation ultérieur (ISA 540.A13), mais pas pour la juste valeur initiale.
Le participant de marché est une fiction utile. Il s'agit d'un acheteur hypothétique informé, opérant dans le marché principal de l'actif, et capable d'extraire de l'actif l'usage qui maximise sa valeur. En théorie, IFRS 13.27 vous oblige à reconstituer ce raisonnement par triangulation : transactions comparables, offres documentées, hypothèses de zonage, devis de conversion. En pratique, le dossier reproduit la lettre d'évaluation et s'arrête là.
Pour les actifs corporels (machines, immeubles, installations industrielles), la question économique est binaire : l'actif vaut-il davantage seul ou intégré à une activité combinée ? Une usine peut valoir plus comme outil de production cessible qu'en tant que somme du bâti et de l'équipement. Un parking urbain peut valoir davantage cédé à un promoteur que conservé en exploitation. Cette bascule est rarement modélisée dans les dossiers. La raison n'est pas méthodologique. C'est le budget temps.
IFRS 13.B6 ajoute trois contraintes cumulatives : l'utilisation alternative doit être légalement faisable, physiquement possible, et financièrement réalisable. La contrainte la plus souvent négligée est la première. Les dossiers que nous voyons supposent une conversion résidentielle dans un quartier où le PLU l'interdit, ou une reconversion industrielle dans une zone qui exclut explicitement cet usage. Le test de faisabilité légale prend une lettre de mairie et une lecture du plan de zonage. Il n'est presque jamais documenté.
Exemple pratique : Bâtiments Dufour SARL
Client : société française de location immobilière, FY2024, immeubles évalués à juste valeur selon IFRS 13. Actif principal : un bâtiment ancien à Marseille (zone rénovation urbaine), 2 400 m², actuellement loué comme entrepôt à 8 EUR/m²/an.
Étape 1. Identification de l'utilisation actuelle Le bâtiment génère 19 200 EUR par an de revenus locatifs. La valeur actualisée nette des loyers sur 10 ans avoisine 350 000 EUR, taux de marché confirmé auprès de trois agents immobiliers locaux. Note documentaire : le contrat est révisé annuellement. Référence des loyers de marché conservée au dossier.
Étape 2. Analyse de l'utilisation alternative la plus rentable Un promoteur a soumis une offre d'achat à 950 000 EUR sur l'hypothèse d'une conversion en 45 appartements de petit standing. Coûts de conversion estimés (travaux de conformité, permis, honoraires) : 320 000 EUR. Valeur nette pour le promoteur : 630 000 EUR.
Un propriétaire-utilisateur a proposé 720 000 EUR pour exploiter le site comme installation de fabrication, sous réserve de 150 000 EUR d'aménagements.
Note documentaire : deux scénarios modélisés en parallèle. Coûts de conversion croisés avec deux devis indépendants. Viabilité du scénario industriel documentée par avis d'un cabinet d'ingénierie locale.
Étape 3. Application de la contrainte de faisabilité Vous interrogez la mairie sur le classement des deux scénarios. La zone est en rénovation urbaine. La conversion résidentielle est encouragée et les permis sont accordés rapidement. La conversion industrielle contrevient au PLU et n'est pas légalement réalisable. Ici, le test n'est pas affaire de jugement. C'est binaire.
Note documentaire : lettre de la mairie confirmant le classement, plan de zonage versé au dossier.
Étape 4. Détermination de la juste valeur Seul le scénario résidentiel survit au test de faisabilité. L'utilisation la plus rentable est la conversion en 45 appartements. Le prix transactionnel le plus probable sur le marché libre est 950 000 EUR (offre documentée du promoteur). La juste valeur est fixée à 950 000 EUR. Pas 720 000 EUR (le scénario industriel n'existe pas légalement). Pas 350 000 EUR (la valeur actualisée des loyers ignore la perspective marché).
Complication observée en mission Six semaines après la clôture, le promoteur retire son offre : un litige sur l'urbanisme bloque temporairement les permis dans le quartier. La direction propose de revenir à 720 000 EUR. Que faites-vous ? IFRS 13.B6 exige la faisabilité légale, et le scénario industriel reste illégal indépendamment de l'offre du promoteur. La piste correcte est de rechercher une transaction comparable récente (un autre immeuble du même classement urbain converti dans les 18 mois précédents) et d'ajuster, plutôt que de basculer sur le second scénario par défaut. Nous l'avouons, c'est ici que la plupart des équipes prennent le chemin court et cèdent.
Conclusion La juste valeur est 950 000 EUR avant l'événement post-clôture. L'écart avec la valeur capitalisée des loyers actuels (350 000 EUR) est de 600 000 EUR. Si l'entité avait calculé la juste valeur sur la base de l'usage actuel, le bilan serait sous-évalué de cette même somme.
Ce que les auditeurs et les réviseurs comprennent mal
L'erreur la plus fréquente n'est pas un défaut de calcul. C'est un défaut de cadrage. Les équipes acceptent la proposition d'usage futur formulée par l'entité, sans vérifier ce que paierait réellement le marché. Si la direction affirme vouloir conserver le bâtiment en location, la perspective de l'entité devient le point de départ implicite de l'évaluation. IFRS 13.27 interdit explicitement cette substitution. La perspective de l'entité n'arrive qu'au test de dépréciation ultérieur (ISA 540.A13), pas à la juste valeur initiale.
La seconde erreur est l'oubli du test de faisabilité. IFRS 13.B6 exige trois conditions cumulatives. Une conversion peut être physiquement faisable mais interdite par le zonage. Un changement d'usage peut être légalement autorisé mais nécessiter des investissements de capital tels qu'il n'est pas financièrement réalisable. Ces contraintes éliminent souvent la moitié des scénarios alternatifs présentés en lettre d'évaluation, et c'est précisément la moitié qui n'est jamais testée dans le dossier.
L'écart de pratique le plus structurel est documentaire. La plupart des dossiers ne contiennent aucune analyse de la perspective participant de marché. Le dossier contient une lettre d'évaluation externe, une formule capitalisée, et peu d'autres choses. ISA 540.19(a) exige des éléments probants suffisants et appropriés sur la façon dont l'entité a identifié et appliqué les hypothèses du marché. Le dossier est trop léger. Demander à l'évaluateur (interne ou externe) un protocole documenté est le minimum, et c'est aussi le geste qui nous expose le plus aux pressions de calendrier — c'est l'étape qu'on remet, qu'on remet, et qui finit par sauter.
Comparaison : Utilisation la plus rentable vs. Valeur d'utilité
| Dimension | Utilisation la plus rentable | Valeur d'utilité |
|---|---|---|
| Point de vue | Participant de marché | Utilisateur spécifique (souvent l'entité actuelle) |
| Objectif | Déterminer la juste valeur selon IFRS 13 | Tester la dépréciation selon ISA 540.A13, IAS 36 |
| Horizon temporel | Marché actuel, prix transactionnel probable | Flux de trésorerie futurs attendus de l'entité |
| Utilisation juridique/légale | Doit être légalement faisable ; le zonage compte | Peut être un usage que l'entité projette même s'il est moins probable sur le marché |
| Quand elle est déterminante | Évaluation initiale à juste valeur | Test de dépréciation ; déclencheur de test ultérieur |
L'utilisation la plus rentable oriente l'évaluation initiale vers le prix de marché. La valeur d'utilité oriente le test de dépréciation ultérieur vers la capacité de l'entité à générer des flux de trésorerie. Sur les actifs immobiliers, ces deux mesures divergent fortement. ISA 540.19 vous oblige à documenter le passage de l'une à l'autre.
C'est ici que le désaccord légitime apparaît entre confrères. L'associé A considère que pour un actif spécialisé (un équipement de production conçu sur mesure), la perspective participant de marché est largement théorique : aucun marché actif n'existe, le seul acheteur réaliste est un concurrent direct, et la juste valeur converge mécaniquement vers la valeur d'utilité. L'associé A documente alors une fourchette restreinte autour de la valeur d'usage et passe à la suite. L'associé B refuse cette convergence : il identifie le marché secondaire des équipements industriels d'occasion, recherche au moins une transaction comparable même imparfaite, et accepte un écart non négligeable avec la valeur d'usage. Les deux positions sont défendables. La première gagne du temps mais s'expose à un constat H2A si l'inspecteur considère que le marché secondaire existait. La seconde sécurise le dossier mais coûte deux à trois jours qui ne sont jamais budgétés au forfait.
Ce que les réviseurs trouvent mal
L'inspection H2A 2024 a recensé 34 dossiers sur 127 examinés (27 %) sans aucune évaluation documentée de la faisabilité légale ou physique des scénarios alternatifs supposés pour les actifs immobiliers à juste valeur. Les équipes avaient accepté l'usage alternatif proposé par l'entité sur la base d'une lettre d'évaluation externe, sans vérifier les hypothèses sous-jacentes. Ce que ça signifie en pratique : le test du B6 est devenu du tampon. La case est cochée parce que la lettre d'évaluation existe, pas parce que la faisabilité a été testée.
Une seconde série de constats porte sur l'absence de comparaison avec le marché. La plupart des dossiers ne contiennent aucune preuve que l'équipe a comparé la juste valeur calculée avec des transactions de marché réelles pour des actifs similaires. ISA 540.19(b) exige des éléments probants montrant que les hypothèses utilisées reflètent les conditions actuelles du marché. Calculer une valeur actuelle nette à partir des hypothèses fournies par l'entité n'est pas une évaluation du marché. C'est une retranscription au doigt mouillé.
Le troisième axe est la confusion de perspectives. Les dossiers mélangent fréquemment la perspective participant de marché (IFRS 13.27) avec les hypothèses de l'entité sur l'usage prévu. Pour un actif spécialisé, la frontière est légitimement floue. ISA 540.A4 exige néanmoins que vous documentiez comment vous avez isolé la perspective marché de l'opinion interne de l'entité. C'est cette documentation qui distingue un dossier qui tient en revue d'un dossier qui s'effondre au premier croisement avec un comparable.
Un dernier point que la norme ne dit pas explicitement, mais qui explique pourquoi cet écart de pratique est aussi stable. La lettre d'évaluation externe joue le rôle d'élément probant suffisant dans l'esprit de la plupart des équipes, parce qu'elle déplace la responsabilité méthodologique sur l'évaluateur. C'est juridiquement faux. ISA 620.A24 rappelle que recourir à un évaluateur externe ne décharge pas l'auditeur de l'obligation d'évaluer la pertinence des hypothèses retenues. La structure de responsabilité crée l'illusion d'un transfert de risque qui n'existe pas en droit normatif. C'est ce malentendu qui fait tenir l'écart de pratique année après année.
Termes connexes
- Juste valeur : prix auquel un actif s'échangerait entre un acheteur et un vendeur informés sur le marché libre. La juste valeur dépend de l'utilisation la plus rentable. - Valeur d'utilité : flux de trésorerie futurs attendus d'un actif spécifiquement pour l'entité. Utilisée pour les tests de dépréciation, pas pour la juste valeur initiale. - IFRS 13 : norme d'évaluation à juste valeur. Exige que vous considériez l'utilisation la plus rentable comme point de départ. - ISA 540 : norme sur l'audit des estimations comptables. Exige que vous testiez les hypothèses du marché, y compris l'utilisation la plus rentable. - Évaluation à juste valeur : processus complet d'estimation d'une juste valeur. L'utilisation la plus rentable en est une étape clé. - Dépréciation d'actif : test des flux de trésorerie futurs pour vérifier qu'un actif n'est pas surévalué. La valeur d'utilité y remplace l'utilisation la plus rentable.
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