Table des matières

- Ce que les équipes mis-assument sur la transition - La structure en trois catégories et ses zones grises - Exemple pratique : Société Dubois Matériaux S.A.S. - Le désaccord MPM entre associés - Actions concrètes pour la transition - Erreurs courantes pendant la transition - Contenu connexe

Ce que les équipes mis-assument sur la transition

Il ne s'agit pas d'un reformatage. Les équipes traitent IFRS 18 comme un changement de gabarit Excel : on déplace des lignes, on renomme des rubriques, on re-signe le dossier. Cette lecture est fausse. IFRS 18 supprime des options de présentation d'IAS 1.82 à 1.85, mais elle ajoute surtout de nouvelles zones de jugement comptable que le dossier doit tracer. Le jugement ne disparaît pas. Il se déplace.

Ce qui se passe réellement dans les dossiers que nous revoyons : les équipes reprennent le compte de résultat IAS 1, le découpent en trois blocs, et considèrent le travail fait. Elles ne documentent pas le choix de catégorie quand la norme laisse une marge. Elles ne préparent pas la divulgation MPM. Elles traitent les sous-totaux d'IFRS 18.60 comme s'il s'agissait d'un simple renommage du "résultat d'exploitation" familier.

Nous pensons que cette approche ne tiendra pas sous revue H2A, parce que la synthèse 2025 sur les EIP insistait déjà sur la faiblesse de la documentation des jugements de présentation. IFRS 18 multiplie mécaniquement les jugements à documenter. Un mandat EIP avec un dossier de transition à quatre lignes est un dossier trop léger.

Ce qui disparaît d'IAS 1

Les options suivantes disparaissent sous IFRS 18 : - Classification flexible des produits de dividendes (IAS 1.35 supprimé) - Regroupement libre des charges par nature ou par fonction sans sous-totaux définis - Présentation des éléments extraordinaires en ligne séparée (IFRS 18.52 les réintègre dans les catégories)

Ce qu'IFRS 18 ajoute vraiment

IFRS 18.21 introduit des sous-totaux obligatoires qu'IAS 1 ne requérait pas. Résultat opérationnel (défini à IFRS 18.60). Résultat avant financement et impôts. Résultat net. Chaque sous-total est calculé selon une définition normative, pas selon une convention interne. C'est cette normativité qui est nouvelle, pas la présence du sous-total lui-même.

La structure en trois catégories et ses zones grises

Activités opérationnelles (IFRS 18.25 à 18.35)

Sur le papier, la catégorie est simple : tout ce qui n'est ni financement ni investissement. IFRS 18.28 procède par définition d'exclusion. Ce qui se passe réellement quand une équipe applique cette définition : elle pousse en opérationnel tout ce qui ne rentre clairement dans aucune autre case, sans tracer le raisonnement. Le dossier est alors trop léger dès la première revue.

Ce qui migre naturellement vers l'opérationnel : - Produits de contrats avec les clients (IFRS 15) - Coût des marchandises vendues, charges de personnel - Amortissements des actifs d'exploitation - Provisions IAS 37 liées à l'activité principale

Financement (IFRS 18.36 à 18.42)

IFRS 18.37 liste les éléments de financement. Nous le trouvons plus strict qu'IAS 1, parce que la norme retire aux banques et aux assurances leur traitement sectoriel : un établissement financier et un groupe industriel utilisent désormais la même grille. Cette uniformisation force des reclassements qui n'étaient pas attendus par les directions financières bancaires.

Éléments obligatoires en financement : - Charges d'intérêts sur emprunts - Produits d'intérêts sur trésorerie (pour une entité non-financière ; voir la zone grise ci-dessous) - Écarts de change sur dettes financières - Ajustements de juste valeur d'instruments financiers dérivés

Investissement (IFRS 18.43 à 18.46)

La catégorie est nouvelle. Elle n'existait pas formellement sous IAS 1. IFRS 18.44 la définit par l'indépendance économique du rendement : une entité associée, une coentreprise, un actif qui génère un rendement individuellement et largement indépendant des autres ressources.

Ce qui se passe réellement : l'indépendance économique est un test de jugement, pas un test mécanique. Un immeuble de placement loué à un tiers va en investissement. Le même immeuble, détenu par un promoteur dans son stock, reste en opérationnel. Le dossier doit tracer le test au doigt mouillé n'est pas une option ici.

Exemple pratique : Société Dubois Matériaux S.A.S.

Dubois Matériaux S.A.S., distributeur de matériaux de construction basé à Lyon, réalise 78 M EUR de chiffre d'affaires annuel. L'entité publie selon le référentiel IFRS depuis 2019 et prépare la transition vers IFRS 18 pour l'exercice 2027. Le CAC est un cabinet indépendant non-Big 4 ; le dossier passera en revue croisée avec l'associé signataire.

Structure actuelle sous IAS 1 (exercice 2026)

Compte de résultat selon IAS 1 :

Produits des activités ordinaires : 78 000 k€ Coût des marchandises vendues : (52 400) k€ Marge brute : 25 600 k€

Charges commerciales et administratives : (18 200) k€ Produits financiers : 340 k€ Charges financières : (890) k€ Quote-part dans les résultats d'une entité associée : 180 k€

Résultat avant impôts : 7 030 k€ Charge d'impôt : (2 110) k€ Résultat net : 4 920 k€

Note de documentation : classification actuelle conforme à IAS 1.82. Les produits financiers (intérêts sur dépôts de trésorerie) sont présentés séparément selon IAS 1.85.

Restructuration obligatoire sous IFRS 18 (exercice 2027)

Compte de résultat selon IFRS 18 :

Activités opérationnelles Produits des activités ordinaires : 78 000 k€ Coût des marchandises vendues : (52 400) k€ Charges commerciales et administratives : (18 200) k€ Résultat opérationnel (IFRS 18.60) : 7 400 k€

Financement Produits financiers : 340 k€ Charges financières : (890) k€ Résultat net du financement : (550) k€

Investissement Quote-part dans les résultats d'une entité associée : 180 k€ Résultat net des investissements : 180 k€

Résultat avant impôts : 7 030 k€ Charge d'impôt : (2 110) k€ Résultat net : 4 920 k€

Note de documentation : les produits financiers migrent vers financement selon IFRS 18.37(a). La quote-part d'entité associée migre vers investissement selon IFRS 18.44. Le sous-total "Résultat opérationnel" est requis par IFRS 18.60 et ne doit pas être confondu avec le résultat d'exploitation historique.

La complication : les 340 k€ d'intérêts reçus

C'est ici que la transition cesse d'être cosmétique. Dubois Matériaux n'est pas un établissement financier. Les 340 k€ correspondent aux intérêts reçus sur sa trésorerie excédentaire, gérée par la direction financière pour lisser les besoins de fonds de roulement.

Sous IAS 1, la classification était ouverte. Deux positions défendables coexistent sous IFRS 18 :

PositionCatégorie IFRS 18Argument
Position A (lecture stricte)FinancementIFRS 18.37(a) liste les produits d'intérêts sur trésorerie ; la norme s'applique sans exception sectorielle
Position B (lecture économique)OpérationnelLes intérêts sur trésorerie d'exploitation sont un sous-produit de la gestion du BFR, donc économiquement opérationnels

Nous observons que les deux lectures circulent dans les cabinets. La H2A n'a pas encore tranché. Un dossier qui choisit sans documenter le raisonnement sera du tampon en revue.

Points d'audit à considérer

L'auditeur vérifie trois aspects sous ISA 560.12 : 1. La reclassification respecte les définitions obligatoires d'IFRS 18 2. Les sous-totaux intermédiaires sont calculés correctement 3. L'information comparative 2026 est retraitée selon IFRS 18.C2

Le résultat net final reste identique (4 920 k€). Seule la présentation change. Aucun impact direct sur ISA 320 (seuils de matérialité) ni sur ISA 315 (évaluation des risques), mais le budget temps de revue augmente parce que la documentation des jugements s'alourdit.

Le désaccord MPM entre associés

C'est sur ce point que nous voyons les revues internes s'enflammer. IFRS 18 introduit les management-defined performance measures, ou MPM. Ce sont des mesures de performance non-GAAP que la direction communique et que la norme oblige désormais à réconcilier avec les sous-totaux IFRS dans l'annexe.

Prenez l'EBITDA ajusté, communiqué par presque tous les groupes cotés. Deux associés expérimentés, sur le même dossier, défendent deux positions opposées :

Associé A (position stricte) : "On ne divulgue rien de plus que ce qu'impose l'annexe IFRS 18. L'EBITDA ajusté reste un indicateur de communication financière hors états financiers. Si on le fait entrer comme MPM, on s'expose à des exigences de réconciliation année après année, et à un risque de requalification par la H2A si la définition bouge."

Associé B (position divulgation) : "L'EBITDA ajusté est exactement ce que la norme vise. Si la direction l'utilise dans son communiqué de résultats et dans ses présentations aux analystes, c'est un MPM au sens d'IFRS 18. Ne pas le divulguer, c'est créer un écart entre les états financiers et la communication externe. C'est ce que la norme veut faire disparaître."

Qui a raison ? Les deux, selon la matérialité de l'usage externe et la doctrine cabinet. Nous pensons que la position B sera dominante sur les mandats EIP, parce que la H2A lira IFRS 18 comme un outil de transparence et sanctionnera les non-divulgations manifestes. Mais la position A reste défendable sur les mandats non-EIP où la communication financière est plus discrète.

Ce qui se passe réellement : la plupart des équipes vont éviter la conversation. Elles vont choisir la position la plus conservatrice sans documenter pourquoi. Le dossier sera trop léger quand le premier cas de requalification sortira.

Actions concrètes pour la transition

1. Analyser ligne par ligne la classification actuelle

Examinez votre dernier compte de résultat IAS 1. Chaque ligne migre selon les règles d'IFRS 18.25 à 18.46. Documentez les reclassements selon ISA 230.8. Notez les lignes qui exigent un jugement (intérêts reçus, immeubles mixtes, quote-parts).

2. Cartographier les MPM communiquées

Listez toutes les mesures non-GAAP utilisées dans le communiqué de résultats, le rapport de gestion, les présentations analystes. Chacune est un candidat MPM. Je l'avoue, ce travail est souvent négligé parce qu'il sort du périmètre comptable classique. C'est précisément pourquoi la H2A le ciblera.

3. Préparer les informations comparatives

IFRS 18.C2 impose le retraitement complet de l'exercice précédent. Une publication 2028 pour l'exercice 2027 doit inclure les comptes 2026 retraités selon IFRS 18. Le forfait de mission doit intégrer cette charge supplémentaire dès la lettre de mission 2025.

4. Mettre à jour les papiers de travail d'audit

Les sections ISA 701 (points d'audit clés) qui mentionnent la classification IAS 1 exigent une mise à jour. Le jugement de classification se déplace, il ne diminue pas.

5. Former les équipes sur les nouvelles définitions

IFRS 18.28 (définition par exclusion des activités opérationnelles) est conceptuellement différente d'IAS 1.85. Une session de formation avant la première application n'est pas une option.

6. Valider avec les systèmes comptables

La plupart des ERP exigent un mapping des comptes vers les nouvelles catégories IFRS 18. Testez la migration sur un exercice antérieur avant l'application réelle. Les écarts de mapping remontés tardivement sont la principale cause de dépassement de budget temps en transition de référentiel.

Erreurs courantes pendant la transition

Oublier le retraitement comparatif : IFRS 18.C2 impose le retraitement complet. Publier 2026 selon IAS 1 et 2027 selon IFRS 18 n'est pas conforme.

Conserver les sous-totaux facultatifs d'IAS 1 : le "résultat opérationnel" d'IFRS 18.60 n'est pas identique au résultat d'exploitation libre que certaines entités calculaient sous IAS 1. La définition normative s'impose.

Traiter les MPM comme optionnelles : si la direction communique un indicateur non-GAAP, la réconciliation MPM devient obligatoire. Ne pas poser la question à la direction revient à signer à l'aveugle.

Choisir au doigt mouillé sur les cas frontière : les intérêts reçus, les immeubles mixtes, les quote-parts de coentreprises exigent une documentation de jugement. Un choix non documenté est un dossier trop léger.

Les sous-totaux obligatoires d'IFRS 18 ne changent pas les chiffres du compte de résultat. Ils forcent une conversation normative que la plupart des équipes évitent depuis des années sous IAS 1.

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