Estimateur Scope 3 : Agriculture | ciferi

La France impose la divulgation des émissions Scope 3 aux entités soumises à la Directive de Reporting de Durabilité Corporative (CSRD), transposée en...

Contexte réglementaire français

La France impose la divulgation des émissions Scope 3 aux entités soumises à la Directive de Reporting de Durabilité Corporative (CSRD), transposée en droit français par la Loi AGEC (Loi relative à la Lutte contre le Gaspillage et à l'Économie Circulaire) et intégrée dans le Code du Commerce. Les normes ESRS (European Sustainability Reporting Standards) E1-6 exigent une divulgation des émissions Scope 3 brutes, ventilées par catégorie matérielle. Pour les entités agricoles, l'enjeu est particulier : les émissions Scope 3 dépassent souvent les émissions directes (Scope 1) de 200 à 400 %, en raison de l'utilisation d'intrants (engrais, aliments pour bétail), du transport des produits et du stockage frigorifique.
La H3C (Haut Conseil du Commissariat aux Comptes) s'attend à ce que les commissaires aux comptes intervenant sur des missions d'audit de durabilité posent des questions précises sur les périmètres Scope 3 déclarés, la méthodologie d'estimation et la qualité des données. Les trois constats les plus fréquents en France lors des inspections de conformité portent sur : (1) l'omission de la Catégorie 9 (transport en aval), (2) la confusion entre les facteurs d'émission britanniques (DEFRA) et les facteurs français ou européens, et (3) l'absence de réconciliation entre les émissions déclarées en Scope 3 et les données disponibles via le registre des quotas carbone (si l'entité est soumise au système d'échange de quotas de l'UE, SEQE).

Cadre français des facteurs d'émission

L'Agence de la Transition Écologique (ADEME) publie la Base Carbone, la source française officielle des facteurs d'émission. Contrairement aux facteurs DEFRA (Royaume-Uni), qui sont actualisés annuellement en juin ou juillet, la Base Carbone est mise à jour en continu, avec des versions majeures tous les 18 à 24 mois. Pour l'année d'exercice 2024, utilisez la version de la Base Carbone disponible en septembre 2024.
Pour les entités agricoles :

  • Catégorie 1 (Biens et services achetés) : les engrais synthétiques (nitrate d'ammonium, urée) figurent dans la Base Carbone avec des facteurs variant de 2,8 à 5,2 kg CO₂e par kilogramme d'engrais selon le type et la géographie de la production (engrais fabriqués en Europe du Nord vs. importés). Les aliments pour bétail sont disponibles dans la Base Carbone avec des facteurs d'émission détaillés par type d'alimentation (maïs fourrage, tourteau de soja, foin). Pour une précision maximale, basculez vers des facteurs d'émission spécifiques à la filière auprès de l'organisme certificateur (Agriculture Biologique, Label Rouge) ou du groupement d'intérêt économique (GIE) sectoriels.
  • Catégorie 4 (Transport en amont) : le transport des intrants (engrais, aliments pour bétail) depuis les fournisseurs jusqu'à la ferme représente généralement 5 à 15 % de l'empreinte Scope 3 pour les entités agricoles. Utilisez les facteurs d'émission de la Base Carbone pour le transport routier (HGV), ferroviaire et maritime. Pour les exploitations situées en Bretagne ou en Normandie, le transport maritime des aliments pour bétail (importés) est souvent prédominant.
  • Catégorie 5 (Déchets générés) : les déchets agricoles (résidus de cultures, emballages de produits phytosanitaires) sont traités via le système de gestion des déchets français. La Base Carbone différencie la mise en décharge, l'incinération et la valorisation énergétique. Les emballages plastiques et les bidons vides sont collectés via les filières de responsabilité élargie des producteurs (REP). Pour une exploitation de 100 hectares produisant des céréales, les déchets Scope 3 représentent généralement 0,5 à 2 % de l'empreinte totale.
  • Catégorie 9 (Transport en aval) : le transport des produits agricoles (céréales, lait, viande) vers les collecteurs, les coopératives ou les lieux de transformation représente souvent 10 à 25 % de l'empreinte Scope 3. Utilisez les facteurs ADEME pour le transport routier. Si votre entité vend directement (circuit court), documentez les distances moyennes de livraison et multipliez par le facteur d'émission routier (0,107 kg CO₂e par tonne-km pour un HGV standard).
  • Catégorie 11 (Utilisation des produits vendus) : pour les produits agricoles (céréales, lait frais), les émissions Scope 3 au stade d'utilisation sont généralement faibles (consommation énergétique du consommateur pour la cuisson). Pour les produits ayant une chaîne de froid (lait, viande, produits laitiers), incluez les émissions du stockage frigorifique en aval si vous avez des données sur le profil de température et la durée de conservation. La Base Carbone fournit des facteurs pour le stockage frigorifique (en kg CO₂e par tonne-jour).

Attentes d'audit en France

La H3C supervise les cabinets de commissariat aux comptes et s'attend à ce que, sur les missions d'assurance de durabilité, les auditeurs appliquent :

  • Complétude du périmètre : vérifie que toutes les 15 catégories Scope 3 du GHG Protocol sont passées en revue, même si elles sont jugées non matérielles. Une note d'évaluation de la matérialité doit documenter la justification de l'exclusion (par exemple, « Catégorie 8 (Actifs loués en amont) : non applicable, l'entité n'a pas d'actifs loués »).
  • Cohérence des facteurs d'émission : tous les facteurs utilisés doivent être tracés à une source nommée et datée (Base Carbone septembre 2024, DEFRA 2024, ecoinvent 3.9). Un mélange de sources sans justification génère un constat. Pour une entité agricole française, l'utilisation exclusive de facteurs DEFRA britanniques pour des processus français (engrais, transport) sans adapter les résultats est flagrante.
  • Réconciliation avec les données de conformité existantes : si l'entité est soumise au SEQE (système d'échange de quotas UE), les émissions Scope 1 déclarées pour l'allocation de quotas doivent être rapprochées des émissions Scope 1 déclarées dans le rapport de durabilité. Tout écart supérieur à 5 % doit être expliqué et documenté.
  • Documentation de la qualité des données : pour chaque catégorie, indiquez le pourcentage de données réelles vs. estimées. Une catégorie entièrement estimée via des facteurs de dépense génériques doit être flaggée comme « confiance basse ». L'ADEME recommande de documenter le coefficient d'incertitude pour chaque facteur d'émission utilisé.
  • Évolution d'une année sur l'autre : si les émissions Scope 3 déclinons d'une année sur l'autre, documentez les causes : réduction d'activité, changement méthodologique, changement de facteur d'émission, ou changement géographique des fournisseurs. Les auditeurs recherchent les déclarations de réductions non étayées par des actions opérationnelles.

Exemple pratique : Exploitation céréalière en Picardie

Prenons l'exemple d'une exploitation fictive, Cultures Picardes S.A.R.L., basée à Péronne (Somme), exploitant 180 hectares de blé, maïs et colza.
Étape 1 : Périmètre Scope 3
Cultures Picardes identifie les catégories matérielles suivantes :
Documentation : contrats d'achat d'engrais avec dates, quantités et lieux de livraison ; bordereau de pesée des grains à la collecte ; inventaire des déchets spécialisés triés par type.
Étape 2 : Collecte des données d'activité
Cultures Picardes collecte les données suivantes pour l'année d'exercice 2024 :
Documentation : factures d'achat avec quantités ; bon de livraison ou bon de commande ; étiquetage des bidons ; pesée à la collecte et distance moyenne estimée via GPS des parcelles.
Étape 3 : Sélection des facteurs d'émission
Pour chaque flux matériel, Cultures Picardes utilise la Base Carbone ADEME (version septembre 2024) :
Catégorie 4 (Transport en amont) :
Documentation : copie des fiches techniques de chaque facteur d'émission utilisé, avec date et version de la Base Carbone ; justification du choix du facteur (par ex. « Facteur de production France car fournisseur français »).
Étape 4 : Calcul Scope 3
| Catégorie | Activité | Quantité | Facteur | Résultat |
|---|---|---|---|---|
| Catégorie 1 | Engrais synthétiques | 73 t | 3,0 kg CO₂e/kg moyen | 219 t CO₂e |
| Catégorie 1 | Semences | 6 t | 0,85 kg CO₂e/kg | 5,1 t CO₂e |
| Catégorie 1 | Phytosanitaires | 3 100 € | 2,5 kg CO₂e/€ | 7,75 t CO₂e |
| Catégorie 4 | Transport amont | 73 t × 400 km | 0,107 kg CO₂e/t-km | 3,1 t CO₂e |
| Catégorie 5 | Déchets (emballages) | 0,5 t | 50 kg CO₂e/t (moyenne) | 0,025 t CO₂e |
| Catégorie 9 | Transport en aval grain | 756 t × 18 km | 0,107 kg CO₂e/t-km | 1,46 t CO₂e |
| Total Scope 3 | — | — | — | 236,4 t CO₂e |
Scope 1 + Scope 2 pour Cultures Picardes : environ 38 tonnes CO₂e (carburant diesel des machines, électricité pour le séchage du grain). Scope 3 représente donc 86 % de l'empreinte totale.
Documentation : tableau de calcul Excel avec sources des données, facteurs d'émission, et calculs intermédiaires ; note méthodologique expliquant le choix de chaque facteur.
Étape 5 : Validation et documentation pour l'audit
Avant la signature du rapport de durabilité, Cultures Picardes prépare :

  • Catégorie 1 : engrais synthétiques, semences, produits phytosanitaires
  • Catégorie 4 : transport des engrais et semences depuis les fournisseurs régionaux
  • Catégorie 5 : déchets agricoles (emballages vides, résidus de cultures)
  • Catégorie 9 : transport du grain vers la coopérative agricole (collecteur régional)
  • Engrais : 45 tonnes de nitrate d'ammonium, 28 tonnes d'urée (fournisseur : Yara France, basé à Billom, Puy-de-Dôme)
  • Semences : 6 tonnes (fournisseur : RAGT, basé à Tolosa, Midi-Pyrénées)
  • Produits phytosanitaires : 2 200 litres (fournisseurs régionaux variés)
  • Grain produit : 756 tonnes de blé (rendement 4,2 t/ha sur 180 ha), collecte au siège de la coopérative à Amiens (distance moyenne : 18 km depuis les parcelles)
  • Nitrate d'ammonium : 3,2 kg CO₂e/kg (production France/Europe) → 144 tonnes CO₂e
  • Urée : 2,8 kg CO₂e/kg (production France/Europe) → 78,4 tonnes CO₂e
  • Semences de maïs/colza : facteur moyen 0,85 kg CO₂e/kg → 5,1 tonnes CO₂e
  • Produits phytosanitaires : facteur de dépense 2,5 kg CO₂e/€ dépensé (Base Carbone) → selon factures = 3 100 € × 2,5 = 7,75 tonnes CO₂e
  • Transport HGV Yara (Billom → Péronne, ~400 km) : 73 tonnes × 400 km × 0,107 kg CO₂e/tonne-km = 3,1 tonnes CO₂e
  • Note de matérialité Scope 3 : justifie l'inclusion des cinq catégories et l'exclusion des dix autres (par ex., Catégorie 11 exclue car les céréales ne consomment pas d'énergie en utilisation).
  • Tableau des sources de données : 95 % données réelles (factures, pesées), 5 % estimées (résidus de cultures).
  • Comparaison année précédente : si Scope 3 2023 = 198 t CO₂e, la hausse vers 236 t CO₂e s'explique par une augmentation des quantités d'engrais due à une baisse des rendements l'année précédente.

Erreurs courantes dans les estimations Scope 3 agricoles

1. Omission de la Catégorie 9 (Transport en aval)
De nombreuses exploitations agricoles déclarent un Scope 3 basé uniquement sur les intrants (Catégorie 1), en omettant le transport des produits finis vers les collecteurs ou les lieux de transformation. Pour les exploitations situées à plus de 50 km d'un centre de collecte, cette omission sous-estime Scope 3 de 5 à 15 %. La H3C recommande de documenter systématiquement les distances moyennes de transport et d'appliquer le facteur HGV standard de 0,107 kg CO₂e/tonne-km.
2. Mélange de facteurs d'émission de provenances différentes sans justification
Un auditeur a noté qu'une exploitation utilisait les facteurs DEFRA pour le transport routier (0,107 kg CO₂e/t-km, données britanniques), mais les facteurs ADEME pour les engrais (production française). Bien que mathématiquement possibles, cette approche hybride doit être justifiée : « Facteurs DEFRA utilisés pour le transport, faute de facteur transport spécifique dans la Base Carbone ; facteurs ADEME utilisés pour les engrais car production française. »
3. Confusion entre facteurs de Scope 1 et Scope 3 pour l'agriculture
Pour un agriculteur qui utilise du gaz naturel pour sécher ses grains (Scope 1, combustion directe), certains confondent ce flux avec la Catégorie 3 (émissions amont liées aux combustibles). Scope 1 inclut la combustion du carburant diesel des tracteurs et du gaz de séchage. Scope 3 Catégorie 3 inclut les émissions de forage, de raffinage et de transport du carburant jusqu'à la ferme (environ 10 à 15 % des émissions de combustion). Ne doublez pas le compte.
4. Absence de réconciliation avec le SEQE
Si l'exploitation est soumise au Système d'Échange de Quotas (SEQE) en raison d'une activité connexe (par ex., une unité de transformation laitière très énergívore), les données de Scope 1 déclarées pour l'allocation doivent être rapprochées des données déclarées en durabilité. Un écart de plus de 5 % sans explication est un constat.
5. Évolution d'une année sur l'autre non documentée
Une exploitation a déclaré une réduction de 30 % du Scope 3 entre 2023 et 2024 sans explication. L'audit a révélé un changement de facteur d'émission (passage de DEFRA à ADEME), non un changement d'activité. Documentez systématiquement les restatements méthodologiques.

Utilisation de cet estimateur pour l'agriculture

Cet estimateur Scope 3 vous permet de :

  • Calculer rapidement les émissions par catégorie en saisissant les données d'activité (tonnes d'intrants, km de transport, tonnes de produits finis). Les facteurs d'émission ADEME par défaut sont pré-chargés et mis à jour trimestriellement.
  • Adapter les facteurs d'émission si vous disposez de données propres à votre fournisseur ou à votre secteur. Pour une coopérative agricole ou une certification filière (Label Rouge, Agriculture Biologique), vous pouvez charger des facteurs spécifiques.
  • Générer des papiers de travail d'audit avec traçabilité complète. Chaque calcul exporte un PDF documentant la source de chaque facteur, la date, et la justification des choix méthodologiques.
  • Comparer vos émissions avec des références sectorielles. L'estimateur inclut les intensités carbone moyennes pour les exploitations céréalières, bovines lait, porcines et de volaille en France. Utilisez ces références pour valider vos estimations.
  • Préparer la réconciliation audit. Si vous êtes soumis à une mission d'assurance de durabilité, exportez les tableaux de calcul directement dans le dossier de travail du commissaire aux comptes (format NEP-compatible).

Questions fréquemment posées

La Catégorie 3 (émissions amont des combustibles) doit-elle être incluse séparément de Scope 1 ?
Oui. Si vous déclarez 50 tonnes CO₂e en Scope 1 (combustion du carburant diesel), vous devez ajouter approximativement 5 à 8 tonnes CO₂e en Scope 3 Catégorie 3 (forage, raffinage, transport du carburant). Ne les fusionnez pas. La Base Carbone fournit des facteurs d'émission amont pour le gazole agricole (environ 0,14 kg CO₂e par litre, dont ~0,08 pour la combustion et ~0,06 pour les amont).
Comment devrais-je traiter les semences reproduites sur l'exploitation (ferme reproductrice) ?
Les semences produites sur votre exploitation et consommées en interne (Scope 1 ou 2) ne doivent pas être comptabilisées en Catégorie 1 (biens et services achetés). Seules les semences achetées auprès de tiers entrent en Scope 3. Si vous vendez des semences à des tiers, celles-ci entrent en Catégorie 11 (utilisation des produits vendus) si le client les utilise comme intrant agricole.
Quel facteur d'émission dois-je utiliser pour l'alimentation pour bétail importée (soja du Brésil) ?
Utilisez un facteur d'émission incluant le transport maritime. La Base Carbone fournit un facteur pour « Tourteau de soja importé » qui inclut le transport maritime depuis les principaux ports d'exportation (Santos au Brésil). Si vous achetez du soja destiné à la transformation locale (non encore tourteau), utilisez le facteur pour « Soja grain importé » de la Base Carbone. La différence est significative : environ 0,85 kg CO₂e/kg pour le soja grain brut vs. 1,1 kg CO₂e/kg pour le tourteau (qui inclut le transport et la transformation supplémentaire).
Dois-je inclure les émissions du stockage frigorifique pour le lait en Scope 3 Catégorie 9 ou Catégorie 11 ?
Le stockage frigorifique du lait entre la traite et la collecte par le laitier (transport en aval, Catégorie 9) reste votre responsabilité et doit être inclus. Mesurez la consommation d'électricité du système frigorifique, multipliez par le facteur d'émission du réseau français (environ 0,065 kg CO₂e/kWh, location-based, pour la France), et déclarez en Catégorie 9. Le stockage frigorifique après livraison au laitier (entrepôt du collecteur) relève de la Catégorie 9 du collecteur, pas de la vôtre.

Ressources complémentaires

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  • Base Carbone ADEME (www.bilans-ges.ademe.fr) : facteurs d'émission français actualisés en continu. Recherchez par domaine (agriculture, transport, déchets).
  • GHG Protocol Corporate Value Chain (Scope 3) Accounting and Reporting Standard : définitions des 15 catégories Scope 3. Disponible gratuitement sur www.ghgprotocol.org.
  • Norme ESRS E1 : requête complète sur les émissions de gaz à effet de serre pour les entités soumises à la CSRD. Disponible sur le site de l'EFRAG.
  • Kit NEP 570 (Continuité d'exploitation) : pour les missions où l'entité agricole vend ses produits à crédit à long terme, assurez-vous que les projections de flux de trésorerie intègrent les risques climatiques (sécheresses, rendements volatiles) qui affectent le Scope 3.