Definition

En 2024, l'EFRAG a constaté qu'une majorité d'entités soumises au CSRD fixaient leur seuil de matérialité ESRS en répliquant leur seuil ISA 320 (un pourcentage du résultat). Le résultat : des enjeux environnementaux graves passés sous silence parce que leur impact financier immédiat était faible. Le seuil ESRS ne fonctionne pas comme ça.

Fonctionnement

L'ESRS 1 exige de fixer le seuil de manière itérative. Nous identifions d'abord tous les enjeux pertinents pour le secteur en utilisant la taxonomie ESRS (changement climatique, biodiversité, droits du travail, éthique des affaires). Ensuite, nous évaluons chaque enjeu selon deux axes.

Sur l'axe de matérialité d'impact, la question est : dans quelle mesure nos activités causent-elles du préjudice ? Une entreprise de construction a un impact direct sur les émissions de gaz à effet de serre et l'utilisation des ressources. Une agence de conseil en management a un impact limité. Sur l'axe de matérialité financière, nous évaluons le risque : quel coût cet enjeu représente-t-il pour notre survie ou notre rentabilité ? Le risque climatique pose un risque financier majeur pour une compagnie d'assurance en raison de la montée des sinistres. Pour une agence de conseil, le risque est moins direct.

ESRS 2 EA1.1 demande de fixer un seuil quantitatif, pas un jugement vague. Cela signifie documenter une plage : « Nous considérons comme significatif tout enjeu où les impacts résiduels dépassent X % du bénéfice net » ou « où la fréquence des violations dépasse Y ». Ce n'est pas ISA 320 (où le chiffre repose sur un pourcentage du résultat ou des capitaux propres). C'est une mesure de gravité : combien d'émissions carbone ou d'infractions aux droits du travail sont acceptables avant que l'enjeu soit déclaré ?

Chez nos clients, nous constatons trop souvent que le seuil est fixé au doigt mouillé. Le directeur financier propose un chiffre rond, le comité de direction l'approuve sans le questionner, et personne ne documente la logique sous-jacente. C'est exactement ce que l'EFRAG identifie comme insuffisant.

Le seuil ne s'applique pas une seule fois à la planification. ESRS 1.49 exige une révision annuelle. Si les conditions du marché ou les attentes des parties prenantes changent, le seuil peut évoluer. L'exemple le plus courant : un régime climatique devenu plus strict augmente la matérialité financière du changement climatique. Une entreprise qui fixait ce risque à « faible » l'an dernier doit justifier pourquoi c'est toujours le cas ou reconnaître la révision.

Exemple pratique : Brasserie Baltique S.A.S.

Client : brasserie française, siège à Strasbourg, FY2024, chiffre d'affaires 78 M EUR, rapportage IFRS + ESRS (obligatoire à partir de 2025 en tant que PME cotée).

Identification des enjeux pertinents

Le secteur brassicole figure dans les tables ESRS comme exposé à quatre enjeux : consommation d'eau, émissions carbone (fermentation + chauffage), gestion des déchets d'emballage et sécurité en brasserie. L'approvisionnement en céréales (chaîne d'approvisionnement agricole) est aussi identifié.

Note de documentation : une analyse de matérialité ESRS mappée aux enjeux de la taxonomie, conservée avec les papiers de travail de planification.

Évaluation de la matérialité d'impact

Pour la consommation d'eau, une brasserie type consomme 4 à 6 litres d'eau par litre de bière produit. Brasserie Baltique produit 15 M litres par an. L'impact résiduel est de 60 M litres d'eau consommée annuellement. Le seuil quantitatif fixé par le secteur (via l'association des brasseurs français) est : tout enjeu où la consommation dépasse 50 M litres/an ou représente plus de 2 % de l'approvisionnement en eau locale est matériel au titre de l'impact.

Note de documentation : Brasserie Baltique dépasse le seuil. Consommation d'eau classée matérielle d'impact.

Évaluation de la matérialité financière

Les mesures d'économie d'eau (recyclage en circuit fermé, condensateurs) coûtent 800 k EUR d'investissement et réduisent les coûts opérationnels de 120 k EUR/an. Sur cinq ans, le retour sur investissement est neutre. Mais si la réglementation locale impose des quotas d'eau avec pénalités par m³ au-delà du seuil, le risque financier s'aggrave. Brasserie Baltique fixe le seuil : tout enjeu entraînant une dépense de plus de 3 % de l'EBITDA (soit 1,2 M EUR pour une EBITDA estimée de 40 M EUR) est matériel au titre du risque financier.

Note de documentation : impact financier estimé en risque scénario. Matérialité financière confirmée à partir du scénario réglementaire plausible.

Synthèse et seuil final

Consommation d'eau : matérielle d'impact (dépassement du seuil de 50 M litres). Matérielle financière (coût de conformité > 1 M EUR si réglementation plus stricte). L'enjeu est doublement matériel et doit être inclus dans la déclaration ESRS 2 EA1.

Documentation du seuil

Le seuil retenu doit être documenté dans l'annexe de la déclaration ESRS : « Seuil de matérialité d'impact : tout enjeu entraînant une ressource consommée ou un rejet dépassant 50 M unités annuelles. Seuil de matérialité financière : tout enjeu entraînant un risque de coût direct > 1,2 M EUR en scénario de base, ou > 600 k EUR en scénario réglementaire plausible. »

Note de documentation : matrice de matérialité ESRS approuvée par la direction avant signature du rapport.

Brasserie Baltique a fixé ses seuils de manière transparente et défendable. Un examen externe vérifierait quatre points : les seuils sont-ils cohérents avec la taxonomie ESRS ? Sont-ils cohérents d'une année sur l'autre ? Les écarts sont-ils justifiés ? La consommation d'eau justifie-t-elle le seuil fixé ?

Ce que les auditeurs et les examinateurs confondent

Une majorité d'entités confondent le seuil ESRS avec la matérialité comptable ISA 320, selon les constats d'examen EFRAG 2024. Résultat : elles fixent un seuil beaucoup trop élevé. Une entreprise industrielle qui fixe la matérialité comptable à 1 % du résultat (soit 5 M EUR) applique souvent un seuil ESRS à 5 M EUR aussi. Or ESRS 2 EA1.2 exige que le seuil d'impact repose sur la gravité environnementale ou sociale, pas sur le résultat financier. Une compagnie pétrolière ayant 50 M EUR de bénéfice mais causant des rejets de 500 M tonnes de CO₂ ne peut pas fixer le seuil à 500 k EUR simplement parce que c'est 1 % du bénéfice. Le seuil d'impact doit refléter la gravité réelle.

Les entités décrivent aussi leur méthodologie ESRS en langage vague : « Nous avons consulté nos parties prenantes et identifié les enjeux significatifs. » C'est du tampon. ESRS 1.49 et ESRS 2 EA1.1 exigent que le seuil soit quantitatif et documenté. La mention d'une consultation ne remplace pas un calcul transparent de seuil.

Il y a enfin la lacune de l'accord documenté. Les auditeurs externes ne documentent pas leur accord sur le seuil fixé par la direction. ESRS 1 figure hors du périmètre de l'audit financier traditionnel (elle est « assurance limitée » selon l'ISSA 5000, pas audit ISA). Mais dans les deux cas, la méthode de seuil doit être testée et approuvée. Pour nous, ne pas documenter cet accord revient à signer les yeux fermés.

Seuil ESRS versus matérialité ISA

DimensionSeuil ESRSMatérialité ISA 320
Axe d'évaluationDouble matérialité : impact de l'entité + risque financier pour l'entitéUnique : risque financier pour le lecteur des états financiers
Référence quantitativeEnjeu spécifique (eau consommée, tonnes de CO₂, nombre de violations)Pourcentage du résultat ou des capitaux propres
Réglementation applicableESRS 1.47-53, ESRS 2 EA1ISA 320.11
Révision annuelleObligatoire si conditions de marché ou attentes des parties prenantes changentÉvaluée à la planification, formellement réexaminée à la clôture
Rapport avec les états financiersSouvent indépendant des montants comptablesDirectement lié aux montants comptables (résultat, capitaux propres)

Quand cette distinction compte en mission

Une entreprise chimique réalise que son impact sur la qualité de l'eau (enjeu ESRS) ne produit aucune provision comptable à la clôture (IAS 37 n'exige une provision que si une obligation légale existe et que le débours est probable). Le seuil ESRS d'impact la classe comme significative. Le seuil ISA 320 la classe comme non matérielle pour les états financiers. Les deux peuvent coexister.

Le CAC peut signer les états financiers sans provision. L'examinateur de durabilité (ISSA 5000) peut conclure que l'enjeu doit figurer dans la déclaration ESRS. Aucune contradiction : ce sont deux cadres distincts. Mais si le CAC ignore le seuil ESRS lors de l'évaluation des risques (ISA 315), il rate un signal : une matérialité d'impact élevée peut indiquer un risque réputationnel ou réglementaire non encore reflété dans les chiffres comptables.

Termes associés

- Double matérialité : la méthodologie de base qui soutient le seuil ESRS. - Enjeux de durabilité significatifs : les enjeux qui dépassent le seuil ESRS une fois fixé. - Matérialité financière : la composante risque financier du seuil ESRS. - Matérialité d'impact : la composante impact environnemental et social du seuil ESRS. - ESRS 2 : le standard qui détaille la méthodologie de seuil (EA1). - ISA 320 matérialité : la matérialité comptable distincte du seuil ESRS. - Matrice de matérialité : l'outil visuel pour documenter les seuils ESRS.

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