La Directive Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), transposée dans les législations nationales européennes, impose aux grandes entreprises de publier des informations de durabilité selon les normes ESRS. L'ESRS E3 "Eau et ressources marines" s'applique lorsque l'évaluation de double matérialité identifie des impacts, risques ou opportunités significatifs liés aux ressources hydriques.
Table des matières
- Cadre réglementaire et exigences d'assurance
- Structure de l'ESRS E3 et exigences de divulgation
- Évaluation de la double matérialité pour l'eau et les ressources marines
- Exemple pratique : Groupe industriel français
- Liste de contrôle pratique pour l'ESRS E3
- Erreurs courantes dans le reporting ESRS E3
- Contenu connexe
Cadre réglementaire et exigences d'assurance
La Directive Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), transposée dans les législations nationales européennes, impose aux grandes entreprises de publier des informations de durabilité selon les normes ESRS. L'ESRS E3 "Eau et ressources marines" s'applique lorsque l'évaluation de double matérialité identifie des impacts, risques ou opportunités significatifs liés aux ressources hydriques.
L'article 19a de la CSRD précise que les entreprises relevant du premier groupe (plus de 500 salariés et répondant à deux des trois critères de seuil) doivent appliquer l'ensemble des ESRS applicables pour les exercices commençant à partir du 1er janvier 2025. Le niveau d'assurance requis est l'assurance limitée, fournie par l'auditeur légal ou un prestataire d'assurance indépendant.
La norme ESRS E3 s'articule autour de cinq sous-thèmes : consommation et retrait d'eau, rejets dans l'eau, substances préoccupantes, écosystèmes et habitats aquatiques, et pollution marine. Contrairement aux ESRS sociaux qui permettent une approche progressive, l'ESRS E3 impose des divulgations quantitatives dès la première année d'application.
Pour les auditeurs et prestataires d'assurance, l'ESRS E3 présente des défis spécifiques. Les métriques quantitatives nécessitent des systèmes de mesure et de suivi souvent inexistants. Les données sur les substances préoccupantes impliquent une collaboration avec les services techniques et environnementaux. L'évaluation des impacts sur les milieux aquatiques peut nécessiter des expertises externes.
L'ISAE 3000 (révisée) s'applique aux missions d'assurance sur les informations ESRS E3. Le niveau d'assurance limitée impose de réduire le risque de mission à un niveau acceptable mais inférieur à celui d'une assurance raisonnable. Les procédures incluent typiquement des demandes d'informations, des procédures analytiques et des inspections d'échantillons de documents.
Structure de l'ESRS E3 et exigences de divulgation
L'ESRS E3 comprend huit exigences de divulgation (DR) obligatoires et huit exigences additionnelles (AR) volontaires. Les DR obligatoires couvrent la stratégie (E3-1), les métriques et cibles (E3-4 et E3-5). Les autres DR (E3-2, E3-3) concernent les actions et les ressources allouées.
DR E3-1 impose de divulguer la stratégie de transition liée à l'eau et aux ressources marines. Cela inclut les plans d'action pour les zones de stress hydrique, les objectifs de réduction de consommation, et les mesures de préservation des milieux aquatiques. La divulgation doit couvrir l'horizon temporel (court, moyen, long terme) et les ressources financières allouées.
DR E3-4 exige des métriques quantitatives sur la consommation d'eau. Les entreprises doivent reporter la consommation totale en mégalitres, répartie par source (eau de surface, eau souterraine, eau de mer, eau produite, eau de tiers). Un tableau de réconciliation entre l'eau prélevée et l'eau consommée est obligatoire. Les données doivent être ventilées par zone géographique pour les régions en stress hydrique.
DR E3-5 porte sur les rejets dans l'eau. Les métriques incluent le volume total d'eau rejetée en mégalitres, la destination des rejets (eaux de surface, eaux souterraines, eau de mer, eaux usées tierces), et la qualité des rejets. Les substances préoccupantes rejetées doivent être quantifiées par substance et par masse.
Les exigences additionnelles (AR) couvrent des aspects plus spécifiques. AR E3-A1 traite des substances préoccupantes stockées ou utilisées. AR E3-A2 porte sur les microplastiques générés ou utilisés. AR E3-A3 concerne les impacts potentiels sur les habitats sensibles.
La norme prévoit des exemptions temporaires. Les entreprises peuvent omettre certaines divulgations la première année si les données ne sont pas disponibles, à condition d'expliquer les raisons et de présenter un plan de mise en conformité. Cette exemption ne s'applique pas aux métriques de base (consommation et rejets totaux).
Évaluation de la double matérialité pour l'eau et les ressources marines
L'évaluation de double matérialité détermine si l'ESRS E3 s'applique à l'entreprise. Elle examine la matérialité d'impact (effets de l'entreprise sur l'environnement) et la matérialité financière (effets de l'environnement sur l'entreprise). Les deux dimensions peuvent conduire à considérer l'eau et les ressources marines comme matérielles.
La matérialité d'impact s'évalue selon l'ampleur, la portée et le caractère irrémédiable des impacts. Pour l'eau, l'ampleur dépend de la quantité consommée et de la situation géographique (stress hydrique). La portée couvre les milieux et communautés affectés. Le caractère irrémédiable concerne la capacité de restauration des ressources hydriques.
Les entreprises industrielles présentent souvent une matérialité d'impact élevée. Les secteurs chimique, agroalimentaire, textile et métallurgique consomment des volumes importants d'eau et génèrent des rejets potentiellement polluants. L'implantation dans des zones de stress hydrique amplifie la matérialité.
La matérialité financière découle des risques physiques (pénurie d'eau, inondations, sécheresse) et des risques de transition (réglementation, tarification, réputation). Les risques physiques affectent la continuité opérationnelle et les coûts d'approvisionnement. Les risques de transition créent des coûts de conformité et des impacts sur la demande.
L'évaluation utilise une approche sectorielle et géographique. Certains secteurs (mines, industrie lourde, agriculture intensive) présentent une présomption de matérialité. Les zones géographiques en stress hydrique (bassin méditerranéen, péninsule ibérique) renforcent cette présomption.
Les entreprises de services peuvent aussi être concernées. Les centres de données, par exemple, consomment d'importants volumes pour le refroidissement. Les entreprises de restauration collective gèrent des rejets d'eaux usées. L'évaluation ne doit pas se limiter aux secteurs traditionnellement industriels.
Le seuil de matérialité n'est pas défini quantitativement par l'ESRS E3. L'entreprise doit documenter sa méthodologie, les critères retenus, et les parties prenantes consultées. L'assurance limitée portera sur la cohérence de l'évaluation avec la méthodologie décrite.
Exemple pratique : Groupe industriel français
Contexte : Rousseau Industries SAS, groupe familial français spécialisé dans la transformation de métaux, emploie 2 800 salariés et réalise 340 M EUR de chiffre d'affaires. Le groupe exploite quatre sites industriels : Normandie (fonderie aluminium), Rhône-Alpes (traitement de surface), Occitanie (découpe laser), et Bretagne (assemblage). Premier reporting CSRD pour l'exercice 2025.
Étape 1 : Évaluation de double matérialité
L'équipe durabilité identifie une matérialité d'impact élevée pour trois sites. La fonderie normande consomme 45 000 m3/an pour le refroidissement et rejette des eaux chargées en particules métalliques. L'atelier de traitement de surface rhodanien utilise 28 000 m3/an et génère des effluents contenant chrome et nickel. Le site occitan, en zone de stress hydrique, consomme 15 000 m3/an dans un bassin déficitaire.
Documentation : matrice de matérialité validée par le conseil d'administration, consultation des parties prenantes documentée, critères sectoriels et géographiques appliqués.
La matérialité financière ressort de l'analyse des risques physiques et de transition. Coût d'approvisionnement en augmentation (15 % sur trois ans), investissements de mise aux normes anticipés (2,3 M EUR), exposition aux futures réglementations sur les prélèvements industriels.
Documentation : analyse des risques intégrée au système de contrôle interne, quantification financière des impacts potentiels, horizon temporel défini.
Étape 2 : Collecte des métriques DR E3-4 (Consommation)
Le contrôleur de gestion environnemental consolide les données par site. Consommation totale 2024 : 88 000 m3 (réseau public : 52 000, forage : 36 000). Ventilation géographique : Normandie 45 000, Rhône-Alpes 28 000, Occitanie 15 000. Le site breton, dédié à l'assemblage, ne présente pas de consommation significative.
Documentation : relevés mensuels des compteurs, factures fournisseurs, autorisations de prélèvement, réconciliation avec les déclarations réglementaires.
Étape 3 : Collecte des métriques DR E3-5 (Rejets)
Volume total rejeté : 82 000 m3 (réseau d'assainissement : 48 000, milieu naturel : 34 000). Le site normand rejette directement dans un cours d'eau après traitement. Le site rhodanien utilise une station d'épuration industrielle interne. Les substances préoccupantes quantifiées : aluminium (340 kg/an), chrome VI (12 kg/an), nickel (8 kg/an).
Documentation : analyses trimestrielles des rejets, autorisations préfectorales, registres de maintenance des stations d'épuration, certificats d'analyses laboratoire.
Étape 4 : Documentation qualitative (DR E3-1)
La stratégie groupe vise une réduction de 25 % de la consommation d'eau d'ici 2030. Investissements planifiés : circuits fermés (800 k EUR), récupération des eaux pluviales (350 k EUR), optimisation des procédés (450 k EUR). Partenariat avec l'agence de l'eau Rhône-Méditerranée pour le site occitan.
Documentation : délibération du conseil d'administration, budget d'investissement environnemental, contrats avec les organismes techniques, indicateurs de suivi.
Conclusion : Le dossier produit 47 pages de documentation primaire, un tableau de réconciliation des flux, et une note méthodologique sur l'évaluation de matérialité. L'assurance limitée portera sur la cohérence des systèmes de mesure et la traçabilité des données.
Liste de contrôle pratique pour l'ESRS E3
- Réaliser l'évaluation de double matérialité selon l'ESRS 1. Documenter la méthodologie, consulter les parties prenantes internes et externes, appliquer les critères sectoriels et géographiques. Valider la conclusion par la gouvernance.
- Cartographier les sources de données pour les métriques quantitatives. Identifier les systèmes existants (compteurs, factures, analyses), évaluer la fiabilité, documenter les processus de collecte. Prévoir les investissements nécessaires pour les données manquantes.
- Structurer le reporting par sous-thème ESRS E3. Consommation d'eau (DR E3-4), rejets dans l'eau (DR E3-5), substances préoccupantes (AR), milieux aquatiques (AR), pollution marine (AR si applicable). Prioriser les DR obligatoires.
- Mettre en place les contrôles internes sur les données environnementales. Procédures de validation, revue indépendante, réconciliation avec les obligations réglementaires existantes. Documenter les contrôles pour l'assurance limitée.
- Préparer la documentation qualitative (politiques, actions, cibles). Relier aux systèmes de management existants (ISO 14001), démontrer la cohérence avec la stratégie globale, quantifier les ressources allouées et les échéances.
- L'élément le plus important : ne pas sous-estimer la complexité de l'ESRS E3. Les métriques quantitatives nécessitent des systèmes de mesure industriels fiables. Commencer la préparation 18 mois avant la première publication obligatoire.
Erreurs courantes dans le reporting ESRS E3
- Confusion entre consommation et prélèvement d'eau. L'ESRS E3 impose de reporter les deux métriques séparément avec un tableau de réconciliation. La consommation correspond à l'eau non restituée au milieu naturel.
- Omission des ventilations géographiques pour les zones de stress hydrique. Les données doivent être désagrégées pour identifier les impacts dans les bassins déficitaires, même si cela représente une faible part de la consommation totale.
- Absence de réconciliation entre prélèvements et rejets. L'ESRS E3 DR E3-4 paragraphe 28 exige un tableau de réconciliation entre l'eau prélevée et l'eau consommée. Quand une fonderie déclare 45 000 m3 de prélèvement et 42 000 m3 de rejets, les 3 000 m3 d'écart doivent être expliqués (évaporation, incorporation dans les produits, pertes). L'absence de cette réconciliation empêche le prestataire d'assurance de valider la cohérence des métriques.
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