Definition
Sur la moitié des dossiers que nous reprenons en revue qualité, le ratio de liquidité courante figure au classeur comme un chiffre isolé, recopié de l'exercice précédent, sans analyse de composition ni vérification du classement courant/non courant. Un ratio de 1,5 sur un dossier industriel ne garantit pas que l'entité paiera ses fournisseurs à 60 jours. Et c'est exactement là que les inspecteurs commencent à creuser.
Comment il fonctionne
Voilà ce que nous voyons rater en premier. Le collaborateur calcule le ratio, le compare à celui de N-1, conclut "stable" et passe à la section suivante. Ou bien la direction classe une dette renouvelable de 14 mois en non courant au doigt mouillé, parce que "la banque a toujours renouvelé". Ou encore: la portion courante d'un prêt avec covenant n'est pas retestée à la clôture parce que le test du covenant est réputé "annuel et déjà fait".
IAS 1.66 exige que les entités classent les actifs et passifs en courants ou non courants à moins qu'une présentation par ordre de liquidité ne soit plus pertinente. Un actif est courant s'il doit être réalisé dans les 12 mois suivant la clôture. Un passif est courant s'il doit être réglé dans le même délai.
Ce qui se passe en pratique: le test "12 mois" se lit vite, mais il s'applique à la date de clôture, pas à la date d'arrêté ni à la date de signature du rapport. Une dette qui devient remboursable 13 mois après la clôture mais que l'entité a juridiquement la possibilité unilatérale de refinancer reste non courante. Sans ce droit unilatéral, elle bascule en courant.
IAS 1.69 ajoute une exigence souvent oubliée: vous évaluez la composition et la qualité de l'actif courant, pas seulement son montant. Une entité avec 10 M EUR de stocks obsolètes et 0,5 M EUR de trésorerie affiche un ratio confortable et une liquidité réelle médiocre. Une entité avec une majorité de créances clients à délai court a souvent une liquidité supérieure à ce que le ratio brut suggère.
Ce qui se passe en pratique: l'analyse de composition prend deux jours quand le calcul du ratio prend trois minutes. Sur un mandat au forfait, le budget temps ne couvre que les trois minutes. Le résultat est prévisible.
La zone grise se situe ici: à partir de quand la substance économique l'emporte-t-elle sur le calendrier contractuel? IAS 1 paragraphes 72 à 75 traitent les prêts avec covenants. Si un covenant est techniquement violé à la clôture et qu'aucune renonciation (waiver) n'a été obtenue avant la clôture, l'intégralité du prêt bascule en courant, même si la banque indique oralement qu'elle ne fera rien. La preuve documentaire l'emporte sur l'intention déclarée. ISA 500 (preuves d'audit) et ISA 315 (identification des risques) sous-tendent ce raisonnement.
Notre opinion sur le seuil de 1,0
Nous considérons qu'un seuil universel de 1,0 est inutile, parce qu'il ignore le cycle d'exploitation. Pour une entreprise de distribution alimentaire qui encaisse comptant et paie ses fournisseurs à 30 jours, un ratio de 0,8 est sain. Pour un cabinet de conseil qui facture à 90 jours, 1,0 est tendu. Le seuil pertinent est sectoriel, pas universel.
Exemple pratique: Société Roussel S.A.S.
Client: petite entreprise manufacturière française, FY2024, chiffre d'affaires 18 M EUR, reporting en normes IFRS.
Bilan extrait au 31 décembre 2024: - Actif courant: 4,2 M EUR (trésorerie 1,2 M EUR, créances clients 2,1 M EUR, stocks 0,9 M EUR) - Passif courant: 2,8 M EUR (dettes fournisseurs 1,6 M EUR, portion courante de prêt bancaire 0,8 M EUR, intérêts courus à payer 0,4 M EUR)
Étape 1: Calculer le ratio brut Ratio = 4,2 M EUR / 2,8 M EUR = 1,5 Note de travail: calcul du ratio de liquidité courante au bilan. Les chiffres incluent les composantes d'exploitation courantes et la portion courante du financement.
Étape 2: Évaluer la composition de l'actif courant La trésorerie (1,2 M EUR) représente 29 % de l'actif courant. Les créances (2,1 M EUR) représentent 50 % et sont âgées en moyenne de 45 jours, vérifiées par analyse par ancienneté. Les stocks (0,9 M EUR) ont une rotation d'environ 60 jours basée sur le coût des ventes. Note de travail: composition de l'actif courant: trésorerie liquide (29 %), créances à délai raisonnable (50 %), stocks de rotation normale (21 %). Pas de créances suspectes identifiées au pointage. Pas d'obsolescence signalée lors du comptage physique.
Complication identifiée en revue d'associé En relisant le contrat de prêt bancaire, un confrère du dossier remarque une clause que personne n'avait extraite: le prêt de 4,0 M EUR comporte un covenant testé au 31 décembre, EBITDA / dette nette supérieur à 0,2x. L'EBITDA préliminaire suggère un ratio à 0,18x. Sous IAS 1 paragraphes 72 à 75, si le covenant est techniquement violé à la clôture sans waiver écrit obtenu avant cette date, l'intégralité des 4,0 M EUR bascule en passif courant. Ratio recalculé hypothétique: 4,2 / (2,8 + 3,2) = 0,7. Effondrement.
Note de travail: confirmation bancaire envoyée pour obtenir (a) le calcul officiel du covenant par la banque et (b) toute renonciation antérieure à la clôture. Sans waiver daté avant le 31 décembre, le reclassement est obligatoire indépendamment de l'intention de la banque.
Désaccord en revue: Partner A vs Partner B sur les stocks Partner A lit la rotation de 60 jours comme normale pour le secteur et signe sans tester l'obsolescence. Partner B prend le contexte manufacturier et observe que 0,9 M EUR de stocks chez un industriel de cette taille avec un cycle de production court mérite un test ciblé d'obsolescence sur les références à rotation lente. Les deux raisonnements tiennent. Sur ce dossier nous avons retenu la position de Partner B parce que la complication covenant a déjà fragilisé la liquidité, et nous voulions une preuve documentée que la conversion stocks-trésorerie est réaliste.
Étape 3: Évaluer le passif courant pour les dettes certaines Hors covenant, les dettes fournisseurs (1,6 M EUR) sont normales et à terme contractuel de 60 à 90 jours. La portion courante du prêt (0,8 M EUR) représente les remboursements contractuels des 12 prochains mois.
Étape 4: Conclure sur la suffisance Le waiver bancaire écrit a été obtenu le 28 décembre 2024, daté avant la clôture. Le prêt reste classé selon le calendrier d'amortissement: 0,8 M EUR en courant, 3,2 M EUR en non courant. Le ratio de 1,5 est défendable. Le test d'obsolescence ciblé a confirmé l'absence de provision additionnelle. Aucun indicateur de stress de liquidité n'a été retenu.
Conclusion: le classement de l'actif courant et du passif courant de Roussel est défendable, mais sous condition de la traçabilité du waiver. Sans ce waiver, le dossier est trop léger et le rapport aurait dû mentionner une incertitude significative au sens d'ISA 570.
Le piège de second ordre
Le ratio de liquidité courante n'a pas été conçu pour évaluer une continuité d'exploitation. C'est un indicateur de structure de bilan, pas de génération de trésorerie. Un ratio de 1,5 peut accompagner un défaut imminent si l'entité ne convertit pas ses stocks et créances en trésorerie au rythme nécessaire pour couvrir les dettes fournisseurs prioritaires. Inversement, un ratio de 0,9 chez un distributeur alimentaire peut coexister avec une trésorerie d'exploitation positive et stable. Je l'avoue, sur mes premiers mandats j'ai conclu trop vite à partir du ratio seul. L'inspection qui a suivi a été instructive.
Ce que les réviseurs et les praticiens confondent souvent
- Fréquent: Accepter un classement courant/non courant fondé uniquement sur le calendrier contractuel. Une dette remboursable à 14 mois ne peut pas être classée en non courant au seul motif que le renouvellement est prévu. IAS 1.69 exige le test de la substance et du droit unilatéral de différer le règlement.
- Signalé par les inspecteurs H2A: Comparer un ratio entre entités sans ajustement sectoriel. Un ratio de 0,8 peut être tendu pour une entreprise de construction et normal pour un distributeur. Les collaborateurs qui appliquent un seuil universel ratent le contexte d'exploitation.
- Écart pratique documenté: Omettre l'analyse de composition au classeur. Beaucoup de papiers de travail calculent le ratio brut et s'arrêtent là. Documenter la composition, l'âge des créances et la rotation des stocks crée la preuve que l'évaluation va au-delà du chiffre.
- Zone covenant oubliée: Ne pas extraire les clauses de covenant des contrats de prêt et ne pas retester la conformité à la clôture. Sans waiver écrit antérieur à la clôture, IAS 1.74 impose le reclassement intégral du prêt en courant.
Ratio de liquidité courante par rapport au ratio rapide
Le ratio rapide exclut les stocks du numérateur. Un ratio courant de 1,5 combiné à un ratio rapide de 0,9 indique que l'entité dépend des stocks pour couvrir ses dettes à court terme. Ce n'est pas pathologique en soi, mais cela change l'évaluation du risque.
Une entité avec un ratio courant élevé (2,0) et un ratio rapide faible (0,5) mérite une documentation supplémentaire sur l'hypothèse selon laquelle les stocks seront vendus et convertis en trésorerie au rythme attendu. Cette analyse relève de l'évaluation de la continuité d'exploitation selon ISA 570.
Termes connexes
Actif courant: Actif qu'une entité s'attend à réaliser dans les 12 mois suivant la fin de la période de reporting.
Passif courant: Passif qu'une entité s'attend à régler dans les 12 mois suivant la fin de la période de reporting.
Ratio rapide: Mesure de liquidité qui exclut les stocks, fournissant une évaluation plus prudente de la capacité à rembourser les dettes à court terme.
Analyse de liquidité: Évaluation plus large de la capacité d'une entité à générer de la trésorerie et à rembourser ses obligations.
Classification courant/non courant: Processus de détermination du classement des actifs et passifs selon IAS 1.
Continuité d'exploitation: Évaluation selon ISA 570 de la capacité d'une entité à poursuivre ses opérations pendant au moins 12 mois à partir de la fin de la période de reporting.
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