Table des matières

- Les deux types d'arrangements selon IFRS 11 - Comment évaluer le contrôle conjoint - La substance économique prime sur la forme juridique - Exemple pratique : Dubois Énergie Renouvelable SAS - Liste de vérification pratique - Erreurs courantes - Contenu connexe

Les deux types d'arrangements selon IFRS 11

Dans les dossiers que nous voyons, la classification commence rarement par une lecture du pacte. Elle commence par une question posée au client : "C'est une société ? OK, donc joint-venture." La forme juridique devient la réponse, alors qu'IFRS 11.B16 dit exactement l'inverse.

IFRS 11.14 divise les arrangements conjoints en deux catégories basées sur les droits et obligations des parties. Une joint-venture donne aux parties des droits sur les actifs nets de l'arrangement. Une opération conjointe donne des droits directs sur les actifs et des obligations pour les passifs.

Cette distinction n'est pas décorative : elle détermine si vous consolidez proportionnellement (IFRS 11.20) ou par mise en équivalence (IFRS 11.24). Les deux méthodes donnent des états financiers radicalement différents. Une joint-venture de 10 M EUR apparaît comme une ligne unique au bilan. La même opération conjointe étale les 10 M EUR d'actifs et les passifs proportionnels à travers le bilan du partenaire, ce qui change l'endettement apparent, les ratios de couverture, et parfois les covenants bancaires.

IFRS 11.B16 précise que la structure juridique seule ne détermine pas la classification. Une société par actions peut être une opération conjointe si les accords contractuels modifient les droits et obligations créés par la forme juridique. L'analyse doit examiner l'accord de partenariat, les statuts, et tout autre arrangement contractuel selon IFRS 11.B17.

Nous constatons que la majorité des dossiers s'arrêtent à la forme juridique. Le paragraphe B16 est cité dans une note de synthèse, puis le classeur bascule vers la méthodologie joint-venture parce que l'équipe n'a pas le temps de dérouler B17 à B33. Sur le papier, la norme est respectée. En pratique, l'analyse n'a jamais eu lieu.

Comment évaluer le contrôle conjoint

IFRS 11.7 définit le contrôle conjoint comme le partage contractuellement convenu du contrôle d'un arrangement. Deux conditions doivent être réunies : les décisions sur les activités pertinentes nécessitent le consentement unanime des parties qui partagent le contrôle, et ces parties ont collectivement la capacité de diriger les activités qui affectent significativement les rendements.

L'évaluation commence par identifier les activités pertinentes selon IFRS 11.B5. Ces activités varient selon la nature de l'arrangement mais incluent les décisions d'investissement, de financement, et opérationnelles clés. Les ventes d'actifs significatifs, l'embauche de direction, et l'approbation des budgets sont des indicateurs courants.

IFRS 11.B8 précise que le contrôle conjoint n'existe que si aucune partie seule ne contrôle l'arrangement. Si une partie peut diriger les activités pertinentes sans le consentement des autres, IFRS 10 s'applique plutôt qu'IFRS 11. Cette distinction affecte l'ensemble de la comptabilisation.

Voici le piège que nous voyons revenir. Le pacte d'associés stipule une "majorité qualifiée de 75 %" pour les décisions stratégiques. L'équipe coche "contrôle conjoint" parce que 75 % exige de bloquer deux actionnaires. Mais si l'un des actionnaires détient 60 %, il peut déjà bloquer seul, et le seuil de 75 % devient un plafond, pas un partage. Nous avons vu trois dossiers l'an dernier où cette erreur avait fait basculer la classification du mauvais côté. Les collaborateurs qui avaient monté le dossier n'avaient pas fait la simulation de vote.

Si le pacte prévoit des mécanismes de résolution des conflits (médiation, arbitrage, vente forcée), lisez-les. Une clause de "drag-along" déclenchée par l'un des partenaires à partir d'un seuil donné peut signifier qu'il contrôle seul les activités pertinentes, même si la matrice de vote quotidienne ressemble à du contrôle conjoint.

La substance économique prime sur la forme juridique

IFRS 11.B19 établit que la substance économique de l'arrangement détermine la classification, pas uniquement la structure juridique. Une société distincte peut être une opération conjointe si les parties ont des droits directs sur les actifs et des obligations pour les passifs.

Les indicateurs d'opération conjointe selon IFRS 11.B30-.B33 : les parties prennent essentiellement toute la production de l'arrangement, les actifs servent principalement à fournir la production aux parties, et les parties financent continuellement l'arrangement ou garantissent ses obligations.

L'accord de partenariat peut stipuler que chaque partie a des droits sur des actifs spécifiques et des obligations pour des passifs spécifiques. Cette substance contractuelle prime sur la forme sociétaire selon IFRS 11.B20. La société distincte devient un véhicule administratif plutôt qu'une entité économique séparée.

C'est ici que nous voyons deux CAC expérimentés voter différemment en toute légitimité. Prenons une SAS de production pharmaceutique à deux actionnaires 50/50, avec garanties bancaires partagées et production vendue à 100 % aux actionnaires au prix de revient. Un partenaire voterait opération conjointe parce que les indicateurs B30 et B32 sont cochés et que la substance économique est claire : la SAS est un outil partagé, pas une entité qui génère des rendements propres. L'autre partenaire voterait joint-venture parce que le véhicule est une société par actions avec personnalité juridique distincte, patrimoine propre, et responsabilité limitée des actionnaires, et que le paragraphe B22 exige de démontrer explicitement que les accords contractuels "renversent" la forme juridique. Les deux positions sont défendables. La différence tient à la valeur relative qu'on donne à B20 versus B22.

Pour moi, quand la production est intégralement reprise par les actionnaires au prix de revient, la substance l'emporte. Mais je l'avoue : quand la production est vendue 80 % aux actionnaires et 20 % à des tiers à prix de marché, je deviens moins catégorique, parce que le paragraphe B31 parle bien de "essentiellement toute la production", pas de "la majorité de la production".

Vérifiez les obligations continues de financement. IFRS 11.B32 indique qu'une dépendance au financement des parties pour les opérations continues suggère une opération conjointe. Les garanties données par les parties pour les dettes de l'arrangement sont un indicateur similaire.

Exemple pratique : Dubois Énergie Renouvelable SAS

Contexte : Dubois Énergie Renouvelable SAS développe un parc éolien de 45 M EUR avec deux partenaires à parts égales. Chaque partie détient 33,33 % des actions. L'accord de partenariat stipule que toute l'électricité produite est vendue aux trois parties selon leurs quotes-parts pour leurs besoins énergétiques internes. Les décisions d'investissement et de financement nécessitent l'unanimité.

Étape 1 : Identifier la structure juridique selon IFRS 11.9 Documentation : L'arrangement opère à travers Dubois Énergie Renouvelable SAS, une société par actions distincte. Forme juridique initiale : joint-venture potentielle.

Étape 2 : Évaluer le contrôle conjoint selon IFRS 11.7 Documentation : L'accord de partenariat daté du 15 mars 2024 exige l'unanimité pour les décisions d'investissement, de financement, et la nomination du directeur général. Contrôle conjoint confirmé.

Étape 3 : Analyser la substance économique selon IFRS 11.B30-.B33 Documentation : 100 % de la production électrique est allouée aux parties selon leurs quotes-parts. Aucune vente à des tiers prévue. L'arrangement existe pour fournir de l'énergie aux parties, pas générer des profits distribués.

Étape 4 : Examiner les obligations de financement selon IFRS 11.B32 Documentation : Chaque partie a garanti proportionnellement la dette bancaire de 30 M EUR. Obligations continues de financement identifiées.

Étape 5 : Déterminer la classification finale Documentation : Malgré la structure sociétaire, la substance économique indique une opération conjointe selon IFRS 11.B31. Chaque partie comptabilise 33,33 % des actifs, passifs, produits et charges.

La complication que nous n'avions pas vue venir : en novembre 2024, l'un des trois partenaires signe un contrat de revente à un tiers pour 22 % de sa quote-part, parce qu'il a surestimé son besoin interne. Le fait générateur est antérieur à la clôture du 31 décembre 2024. La question devient : est-ce que 78 % de la production vendue aux parties suffit à maintenir l'opération conjointe ? IFRS 11.B31 dit "substantially all", sans seuil chiffré. Nous avons conclu au maintien de la classification pour l'exercice, avec mention en annexe et réévaluation prévue pour 2025 si la proportion continue de baisser. La décision n'était pas prise au doigt mouillé : nous avons comparé à trois arrangements similaires dans la profession et à une consultation écrite de la CNCC. Mais la zone grise reste réelle. Si un autre partenaire vend 15 % supplémentaires en 2025, la bascule vers joint-venture devient difficile à éviter.

Conclusion : La forme juridique suggérait une joint-venture. La substance économique maintient l'opération conjointe pour l'exercice 2024. Le dossier doit documenter la trajectoire, pas seulement le point d'arrivée.

Liste de vérification pratique

1. Obtenir l'accord de partenariat complet selon IFRS 11.B17 : statuts, accord de partenariat, et tout amendement. Vérifier que vous avez la version actuellement en vigueur, pas celle de la constitution.

2. Identifier les activités pertinentes selon IFRS 11.B5 : décisions d'investissement, de financement, opérationnelles, et de distribution. Documenter quelles décisions affectent significativement les rendements, et tester la matrice de vote réelle contre la répartition du capital.

3. Tester les clauses de vote selon IFRS 11.B8 : confirmer si les décisions sur activités pertinentes nécessitent l'unanimité. Toute décision qui peut se prendre à majorité simple ou qualifiée atteignable par un seul actionnaire exclut le contrôle conjoint.

4. Analyser la destination de la production selon IFRS 11.B30 : si les parties prennent essentiellement toute la production, cela indique une opération conjointe même dans une société distincte. Attention au seuil : 100 % est clair, 60 % ne l'est pas.

5. Examiner les obligations de financement selon IFRS 11.B32 : garanties données par les parties, engagements de financement continus, dépendance au soutien des parties en cas de difficulté.

6. Le point le plus critique : La substance économique selon IFRS 11.B19 prime toujours sur la forme juridique. Une société par actions peut être une opération conjointe si les droits et obligations le justifient. Mais l'inverse est vrai aussi : une structure contractuelle sans société peut être une joint-venture si les parties n'ont droit qu'aux actifs nets.

Erreurs courantes

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